(0)
Visions d'avenir

D’un cloud d’infrastructures à un cloud de données : le cas des chaînes d’approvisionnement

  • Matthieu Hug
    Co-fondateur et CEO de Tilkal

Jusqu’à présent, le cloud computing correspond à une délocalisation puis une centralisation massive des logiciels et des infrastructures, transformés en services. Economiquement et opérationnellement, le modèle repose sur le partage des logiciels et des infrastructures entre des clients différents, partage plus ou moins fort selon le degré de multi-tenancy adopté. A contrario, si les données sont elles-aussi physiquement centralisées, aucun partage entre clients n’en est fait : elles restent confinées dans un silo logique ou physique propre à chaque client.

Ce modèle caractérise la première vague de cloud computing, celles des « clouds d’infrastructure ». Il est adapté à l’optimisation des process internes d’une entreprise, ainsi qu’à des processus inter-entreprises simples. Tant que le processus peut être modélisé a priori, tant que sa fluidité est l’objectif premier, ce modèle permet de rationaliser les coûts et d’homogénéiser les pratiques, ouvrant ainsi la voie à de profondes transformations via le numérique.

En revanche pour les processus industriels transverses mettant en jeu des acteurs très différents, ce modèle est inadéquat. Ainsi la plupart des chaînes d’approvisionnement (« supply chain ») s’appuient sur des acteurs variés et nombreux, avec des modèles de sous-traitance complexes. La traçabilité d’un produit tout au long de son cycle de vie résulterait de la consolidation des données produites par chacun des nombreux acteurs ou capteurs de la chaîne d’approvisionnement. Ainsi cette traçabilité serait idéalement constituée de l’origine des matières premières, des conditions de production, des conditions de transport, de la localisation d’un container ou d’un camion, de la chaîne du froid, du contrôle de la distribution, etc.

Aussi surprenant que cela paraisse, cette traçabilité consolidée est concrètement hors d’atteinte aujourd’hui dans l’immense majorité des industries. Pourtant, l’enjeu est considérable si l’on en mesure les conséquences actuelles : en croissance ultra rapide depuis 10 ans, le commerce illicite de produits manufacturés (hors numérique !) représentait en 2013 entre 700 et 900 milliards € (1), soit le PIB de la Pologne, 5% des importations en Europe (2) et concerne tous les types de produits y compris de consommation courante (3).

Le modèle technologique nécessaire pour une traçabilité bout en bout est inverse de celui de la première vague du cloud computing : les données de traçabilité sont par définition issues d’un partage et constituées hors de tout silo, alors que les infrastructures et les logiciels métiers sont a priori aussi divers que les acteurs. Ceci soulève des questions complexes et assez nouvelles sur la propriété de ces données, leur sécurité, leur confidentialité, leur transparence et leur fiabilité. Les registres numériques décentralisés, tels que blockchain, permettent un équilibre entre la transparence et la sécurité et donnent une valeur de preuve aux données qui y sont stockées. D’un point de vue métier “supply chain”, ceci permet d’obtenir une information de traçabilité « notarisée » et continue malgré la fragmentation des acteurs, mais aussi d’envisager une détection fiable des dysfonctionnements grâce au volume des données capturées.

Même si ces registres numériques décentralisés ne sont pas aujourd’hui adaptés à toutes les typologies de données, ils ouvrent la voie à des approches innovantes dans le suivi et la sécurisation des flux complexes. Les “clouds d’infrastructure” actuels sont nécessaires au déploiement de ces registres à grande échelle ; ces derniers formeront sans doute le cœur de la prochaine évolution majeure du cloud computing : des “clouds de données” interopérables, au service de la résolution d’une nouvelle classe de problèmes industriels.

(1) The Economic Impacts of Counterfeiting and Piracy – International Chamber of Commerce, 2016

(2) Trade in Counterfeit and Pirated Goods – OCDE 2016

(3) 2015 Situation Report on Counterfeiting in the European Union – Europol & OHIM

Biographie

Matthieu Hug est un serial entrepreneur, co-fondateur et CEO de Tilkal, plate-forme d’identité numérique pour les biens physiques.
Entre 2007 et 2016, Matthieu a co-fondé et dirigé RunMyProcess, une plate-forme « cloud » unique qui permet à des centaines d’entreprises de surmonter les obstacles technologiques à leur transformation numérique. RunMyProcess a été acquise en 2013 par le groupe Fujitsu.
Ingénieur Supélec de formation, et détenteur d’un Master of Science du prestigieux Georgia Institute of Technology, Matthieu a débuté sa vie professionnelle à des postes opérationnels ou de conseil autour des technologies numériques.

(0)

Commentaires (0)

Pas encore de commentaires

Commenter cette page

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.